Pourquoi il faut instaurer le décathlon féminin

skujyte

Austra Skujyte, recordwoman du monde du décathlon féminin depuis 2005 (8358pts)

Il y a eu l’annonce par l’IAAF en 2002, de l’instauration au calendrier des compétitions internationales du décathlon féminin, et la création à cette occasion d’une table de cotation spécifique. Ce qui allait, assez naturellement dans le sens de l’histoire, après l’entrée progressive au programme olympique de toutes les disciplines précédemment réservées aux hommes. Et puis l’organisation à Talence en 2004 du premier décathlon international qui allait valoir à Marie Collonvillé le premier record du monde de la discipline avec d’honnêtes performances, dépassées l’année suivante par la Lituanienne Austra Skujyte, toutes deux parmi le top10 des meilleures heptathlètes de leur époque. Le processus semblait sur de bons rails, pour aboutir quelques années plus tard à l’inscription au programme des grands championnats, de cette nouvelle discipline qui mettrait femmes et hommes à parité, comme cela était le cas depuis peu pour le 3000m steeple, le saut à la perche, le lancer du marteau.

Et puis, ce fut le grand vide. En 2006, Skujyte tentât une dernière fois d’améliorer sa performance de 8358pts, en vain. Et puis plus rien. Aucun grand meeting (Götzis, Talence, Ratingen, Kladno, Desenzano/Florence…) n’inscrivit cette épreuve à son calendrier, plus aucune athlète de niveau national ou international ne s’aventurât sur ce terrain. Et, en France, ne demeurèrent, comme des villages gaulois oubliés par les instances, que quelques organisations courageuses, comme à Aurillac et Aulnay-sous-Bois, pour proposer encore cette épreuve désormais totalement délaissée.

Sur les réseaux sociaux, le grand silence aussi. Quelques entraîneurs avancèrent timidement que le décathlon n’était pas une bonne idée pour les femmes. Qu’il y avait déjà trop peu de concurrentes pour l’hepta, et que les nouvelles disciplines allaient définitivement décourager tous les talents. Je pense que déjà à l’époque –et c’est encore vrai aujourd’hui- les entraîneurs avaient compris une chose fondamentale qui fait que l’heptathlon n’est pas l’épreuve combinée aboutie qu’elle devrait être. En effet, toute l’histoire nous montre, par l’évidence des chiffres, que la plupart des grandes heptathlètes (c’était encore plus vrai pour le pentathlon avant 1980) sont de grandes spécialistes par ailleurs, mais dans les disciplines ciblées du 100m haies, de la hauteur ou de la longueur. Quelquefois sur 200m, l’extraordinaire Dafne Schippers l’a démontré de manière éclatante cet été à Pékin. Il ne faut pas oublier, la concernant, que l’athlète hollandaise est un pur produit des épreuves combinées, qui furent ses premiers amours, et qu’elle a fini par abandonner (peut-être pas définitivement, il faut l’espérer pour les amateurs d’EC) quelques mois seulement avant son triomphe aux derniers mondiaux. Lorsque viendra le temps d’écrire la chronique des épreuves combinées aux XXe et XXIe siècle, nous vérifierons ce qui n’existe pas chez les hommes, sauf à de rares exceptions dont nous avons parlé par ailleurs : l’heptathlon féminin révèle surtout de formidables spécialistes et non –là aussi à de rares exceptions près- des athlètes réellement complètes, leur gabarit en est la plus évidente illustration. Aussi, il est probable que les athlètes qui brillent aujourd’hui sur l’heptathlon ne seront pas celles qui demain seraient les meilleures sur décathlon. C’est sans doute ce qui rebute un certain nombre d’entraîneurs dans le monde. Et pourtant, ce qui n’est pas connu de notre côté de l’Atlantique c’est que nombre de jeunes femmes, depuis quarante ans, disputent le décathlon sans se poser d’autres questions (nous en ferons l’inventaire dans un prochain article). Les Américaines notamment se préparent à cette transition qui tarde à venir. Il suffit de saisir sur Google « Women’s decathlon » pour découvrir, par exemple, que l’Université du Vermont à Burlington, organise chaque année un décathlon féminin (qui semble ouvert aux High-school, correspondant à nos catégories cadettes et juniors), qui cette année a vu 49 athlètes classées, dont 37 ont franchi au moins une barre à la perche. Elles ne sont pas les seules. Certes, le niveau d’ensemble est faible, mais le jour où l’IAAF aura enfin décidé du décathlon comme de l’épreuve officielle pour les femmes, les Américaines y seront prêtes.

Un bémol avec l’organisation actuelle, qui inverse pour les femmes, les concours des deux journées, si bien que longueur, poids et hauteur se trouvent rejetés en seconde journée, ce qui pénalise les qualités explosives nécessaires à ces disciplines, forcément émoussées après les épreuves de la veille. On nous a expliqué que cela permettait de faire cohabiter les épreuves des deux sexes dans un même périmètre, sans qu’elles se marchent sur les pieds. Il suffirait pourtant de décaler suffisamment les horaires des unes et des autres pour permettre cet enchaînement, sans pénaliser inutilement les femmes.

Quelques excellentes raisons d’instaurer sans attendre le décathlon féminin.

J’ai lu quelque part, mais sans en retrouver les références (Arnaud Ascoua, entraîneur de la perche au CA Montreuil l’évoque sur sa page Google+), que 2021 serait l’année 1 pour le décathlon féminin. Je trouve pertinente cette date, qui permettrait aux heptathlètes de la génération actuelle de boucler la boucle dans cette discipline (encore deux JO et deux championnats du monde avec l’hepta), en incitant les plus jeunes à s’initier aux trois épreuves manquantes (notamment la perche et le disque), tout en préparant déjà celles qui ne sont pas encore sur le circuit, à cette formation complète.

  1. l’heptathlon n’est pas une épreuve combinée aboutie. Les meilleures heptathlètes restent le plus souvent faibles dans les lancers (voir les performances de ces dernières années au poids et au javelot). En forçant à peine le trait, l’heptathlon est une épreuve de vitesse-détente avec un peu de coordination.
  2. le décathlon masculin a déjà bien du mal à se faire connaître et reconnaître en tant que discipline à part entière (on le confond encore  souvent avec le triathlon –plus populaire, bien que beaucoup plus récent). Comment « mettre sur la carte » une discipline qui n’est qu’une copie incomplète (voire le sous-produit) d’une épreuve déjà méconnue ? L’équation est impossible à résoudre. Le décathlon féminin bénéficierait au moins du faible éclairage de son homologue masculin. Et viendrait renforcer la visibilité de l’ensemble.
  3. ce serait l’occasion de voir apparaître une nouvelle typologie d’athlètes, plus puissantes et plus résistantes, encore mieux coordonnées, réellement plus polyvalentes, peut-être moins exceptionnelles dans une ou quelques spécialités, mais plus cohérentes dans l’appréhension de la gamme complète de l’athlète complet
  4. Il n’existe aucune raison acceptable pour ne pas permettre aux femmes l’accès à la dernière discipline de l’athlétisme réservée aux hommes*, car in fine l’heptathlon ne ressemble que d’assez loin au décathlon. Certes, on peut craindre que les premières années ne soient pas à la hauteur de nos attentes en ce qui concerne les performances, mais ne craignait-on pas déjà cela en ce qui concerne le marteau et la perche, lorsque ces disciplines ont été ouvertes aux femmes ? Qui se plaindrait aujourd’hui de la maîtrise technique et des performances réalisées dans ces deux domaines par les femmes ?

*On a aussi évoqué la difficulté pour les pays émergents d’accéder à une discipline aussi technique. Mais cela est aussi vrai pour toutes les disciplines techniques de l’athlétisme, qui n’en sont pas pour autant empêchées aux femmes !

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10 réflexions sur “Pourquoi il faut instaurer le décathlon féminin

  1. C’est l’excellence des performances des Heptathlètes et des Décathlonniens qui leur apporte un semblant de reconnaissance dans le milieu de l’ athlètisme. Tirer les performances vers le bas va les rendre encore un peu plus anonymes … Il y a déjà si peu de jeunes filles qui trouvent le temps de préparer correctement l’Heptathlon, ne serait ce que parce qu’elles sont étudiantes et on voudrait leur imposer deux épreuves aussi techniques et chronophages que le disque et la perche ??? C’est absurde !

    • Franchement, ces disciplines sont elles si nouvelles. Après tout la perche nécessite une impulsion (similaire à celle de longueur), une solidité et souplesse des épaules (déjà nécessaire au lancer de javelot), des repères dans l’espace (utile au saut en hauteur), une technique de course qui ne peut être que bénéfique pour les autres épreuves….. et le disque n’aiderait il pas à l’évolution des repères dans l’espace et à la technique au poids….
      Cela n’est donc pas si absurde que vous le prétendez…

  2. Contrairement au site, encore assez peu consulté, la page Facebook est relativement fréquentée. Pour élargir le débat (l’article a déjà été partagé 23 fois), je vous invite à écrire sur la page. Vous n’êtes pas le seul à penser que c’est une mauvaise idée, mais il y a des arguments des deux côtés !

  3. Je suis bien d’accord avec l’article, l’heptathlon met relativement plus en avance les filles ayant une dominante vitesse détente. Mais le but des épreuves combinées n’est-il pas de pratiquer toute les faces de l’athlétisme. Alors la monté sur décathlon permettrait aux filles qui sont plus homogènes de pouvoir tirer leur épingle du jeu face à ces filles qui quelque années plus tard se retrouvent sur un podium international en longueur ou en sprint…

  4. C’est tout à fait mon avis. L’heptathlon reste une discipline combinée inaboutie (ce qui n’enlève en rien le talent des filles qui le pratiquent). Et cette discipline archi-méconnue l’est d’autant plus que l’on a déjà du mal à faire connaître le décathlon ! Les lycéennes et étudiantes américaines le pratiquent pourtant, assez régulièrement depuis longtemps… Pourquoi pas en France et dans le monde entier ? J’espère que l’IAAF va enfin l’imposer lors des championnats internationaux. Mais je comprend aussi les réticences et les résistances. Il faut pouvoir tout entendre pour argumenter…

  5. Pour ma part je comprends les réticences mais ne les partages clairement pas. On reprocherait au décathlon féminin de réduire le niveau des filles qui pratiquent les épreuves combinées et donc d’être un frein supplémentaire à l’excellence? La polyvalence EST une forme d’excellence, je doute qu’on puisse reprocher à DE Vinci, Tesla ou autres grands des siècles précédent d’avoir perdu leur temps en étant capable d’exercer leurs talents sur une large palette de discipline. Le développement et la médiatisation du Cross-fit est un contre exemple flagrant. L’excellence est atteinte quand elle est valorisée, si l’oeil de grand public et des spécialistes appréciait à sa juste valeur le groupement de compétence que déploient les combinards alors personne ne se poserait la question.

    Laisser les femmes se contenter de l’heptathlon est à mon sens une forme de paresse qui pour le coup ne pousse pas à l’excellence, mais plus grave c’est une forme de condescendance (certaines parlerait d’insultes ou de misogynie). La difficultés à recruter dans les épreuves combinées est CULTURELLE ( tant chez les hommes que chez les femmes) si on estime que trop d’épreuves nuisent à l’excellence alors ce serait aux hommes de se mettre à l’heptathlon non (ce que je ne souhaite pas pour ma part)?

    Oui les disciplines nouvelles ont besoin de temps avant de parvenir à maturité, mais comme dit précédemment le saut à la perche féminin à déjà fait vibrer Pekin en 2008 et 2013, Le marteau et le steeple ont également trouvé leur public parce qu’il y a de la dramaturgie, les décathloniennes auront également leur heure de gloire parce qu’on cessera de se trouver des excuses pour les entraîner et que l’on cessera de les rabaisser en leur faisant croire qu’elles n’en sont pas capables.

    Signé: un entraîneur de saut à la perche que l’introduction de la perche féminine en 1995 a convaincu.

    • On ne saurait mieux dire, Arnaud ! Il nous manque juste que les filles elles-mêmes revendiquent cette discipline, comme elles l’ont fait avec beaucoup de détermination pour le marathon il y a quelques dizaines d’années. Je pense qu’aujourd’hui, si l’invitation de l’IAAF en 2002 n’a pas convaincu, c’est que l’entourage des heptathlètes et les organisateurs d’EC n’ont pas suivi. Je vais chercher (si je trouve le temps) le nombre d’Américaines qui depuis la fin des années 70 ont participé à un déca, il est assez important, le problème majeur est qu’en dehors de Skujyte, Collonvillé et une ou deux autres athlètes de haut niveau, aucune autre ne s’y est aventuré. J’ai vu quelque part des projections de Kluft (qui a aussi, modestement, sauté à la perche) ; ses perfs l’auraient amené autour des 9000pts, cela aurait peut-être marqué les esprits…

  6. Je trouve pour ma part cela tellement ridicule, que de cautionner le fait que les femmes seraient incapables de perfommer à un décathlon. Comme si seuls les hommes pouvaient être pluridisciplinaires.
    De plus, j’aimerais réagir à une phrase :  » les nouvelles disciplines allaient définitivement décourager tous les talents ». Sauf que ce qui peut nous décourager, c’est de savoir que les gens nous considèrent incapables de faire un décathlon, et de voir que seul un substitut d’épreuves combinées (l’hepta) ne nous est accordé. Et c’est bien l’heptathlon, plus réservé au « sprinteuses », qui décourage les filles qui sont plus à l’aise en saut et lancers.
    Je suis une jeune fille de 16 ans qui aime toutes les épreuves de l’athlétisme, et qui rêve depuis toujours de participer à un décathlon. Et qui désespère de voir que même aujourd’hui, des gens pensent qu’il est impossible de se former à des disciplines aussi passionantes que peuvent l’être le disque et la perche, entre autres.

    Bien à vous,
    Hectorine Giraud

  7. Pingback: Décathlon contre octa-cons ! | deca passion

  8. Pingback: Sept épreuves combinées au lieu de dix, 100m haies et non 110… Les femmes athlètes doivent-elles vraiment en faire moins que les hommes ? | synergie-wallonie.org

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